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 EXTRAIT "Le fort intérieur" - Nathalie Valera Gil ( copyright) | Installée tranquillement sur un promontoire près d'un ghât, les sens en éveil, je réfléchissais aux " choses " et comment nous les dire. Les pieds dans l'eau, des enfants entamaient un combat de cerfs-volants dans le ciel tourmenté par les vautours. Leurs éclats de rire ont redoublé, alors que mon stylo aurait pu se décider. Je refermais mon bloc tout neuf et tout vide une fois de plus et sans broncher, comme si le geste, malgré la distance, était devenu un réflexe. Le maudit vide résumerait sa vie passée et mon aversion pour la mort au profit des rires de ces enfants. J'observais la marée de croyants faire les ablutions purificatrices qui ouvrent le cycle du jour. Au bord du Gange vaporeux traînait son âme, solitaire, et puis des milliers de fidèles beaucoup plus entraînés qu'elle à s'imprégner de la bienfaisante lumière et des énergies cosmiques. Je découvrais combien la vie était déjà présente aux premières lueurs de l'aurore. Un brâhmane laissait filtrer entre ses doigts le fluide du Divin Gange, Divine Gangâ, mère des eaux, mère fervente pour l'offrir au soleil. Lorsque l'aube se précisa, les familles de pèlerins saluèrent les points cardinaux et, les paumes jointes vers l'éclat du levant, s'immergèrent pour se purifier mutuellement. Je savais combien la vie était sacrée à la lumière du jour alors qu'un adolescent nu offrit du lait à l'eau en signe de fertilité et d'abondance. Devant une effigie encombrée d'offrandes, imprégnée d'eau de rose, de jus de canne et de poudre de safran, un guru enseignait comment accomplir les libations aux divinités. Un ascète, assis prêt de lui dans la position du lotus, dessinait sur le front d'un autre trois traits verticaux avec de la cendre sacrée en récitant un mantra. Plus loin, une femme parée de lourds bijoux, jetait sur la rive les sârî qu'elle venait de laver soigneusement dans l'eau boueuse de sainteté. Une autre les étendait pour les faire sécher, près d'un brasier.
Au parfum de l'encens vint se mêler une odeur crématoire qui me transperça d'abord douloureusement. Je vis au milieu des flammes, des corps raides et noirs qu'elle avait d'abord pris pour de vulgaires morceaux de bois. Des jambes, des bûches, des bras, des bûches... Des flammes telles des mains tendues, rouges et noires, cherchant à rejoindre absolument le ciel. Et puis des chiens errants dansant tout autour des braises, au flair expert de la distinction entre un bout de viande ce qui n'en est pas, à l'affût d'un bon morceau légué par le feu. C'est face au brasier, cet âtre qui dégageait une forte chaleur humaine, qu'un moment de grâce me fût accordé ce jour-là. À force de regarder le feu, une espèce de sérénité féconde s'installa en moi. Les narines envahies de senteurs crématoires, les oreilles titillées par le crépitement des corps mêlés aux cris des enfants joyeux, je profitai de ce moment de réelle découverte pour me constater foncièrement en vie. Le temps poursuivait sa course folle, son cycle perpétuel, accompagnant le passage de la Vie au Néant avec un naturel déconcertant. Comme la chenille arrivée sur le bord d'une feuille s'accroche sur le bord d'une autre et se transporte, de même l'âme n'abandonne t-elle pas son vieux corps pour transmigrer dans un corps nouveau ? " Inde sacrée, pourquoi tous ces miracles ? Comme si la souffrance était indispensable pour trouver enfin le chemin de l'envoûtement ? " Me dis-elle. À cet instant capital, au creux de cette atmosphère gouvernée à l'évidence par des forces abstraites, certains auraient sans doute voulu rencontrer Dieu. J'y songeais sans plus. Aurais-je d'ailleurs une question à lui poser ?
Illustrations photos Melody Valera Gil
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Copyright © Textes : Nathalie Valera Gil 2009. Photos : Melody Valera Gil - Tous droits réservés. |  | Contactez l'auteur à nathalie.valera@free.fr |
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