Photographies PHILIPPE CAZALS - Textes NATHALIE CAZALS

Le 11 février 2011, le président dictateur égyptien, Hosni Moubarak, cède le pouvoir à l'armée, après 18 jours de mobilisation et de pression populaire.
Philippe et Nathalie Cazals, nos amis de baroud, nous annoncent qu'ils iront faire leur voyage de noce, Place Tahrir, devenu le coeur de la révolution.
Leurs bagages sont vite préparés. Ils y ont mis l'essentiel :  leur écoute et leur sens humain.
Presque chaque soir, grâce au Net, Nathalie et Philippe nous adressent d'Egypte le photo-reportage de la journée. Merci pour leur plume, leur oeil et leur amitié.
Nathalie Valéra Gil


Les textes qui suivent sont de Nathalie Cazals ©, les photos de Philippe Cazals ©

Le Caire le 7 mars 2011 : La liesse des cairotes après le départ de Moubarak et de son premier ministre

La circulation au Caire nous a beaucoup plu. Pour ceux qui connaissent Rome, c'est un peu le même esprit mais en plus bordélique. Pas de marquage de files, il y a donc autant de files que la largeur des véhicules le permet. S'il y a 1 camion, 5 files, 2 camions 4 files, voitures uniquement 6 ou 7 files entre lesquelles les cairotes slaloment avec agilité. Heureusement qu'ils ne roulent pas trop vite. Aux carrefours, des volontaires ou des militaires règlent la circulation, klaxonnés par les conducteurs impatients dès qu'ils tardent à laisser passer la file en attente. Le plus étonnant est que les militaires obtempèrent.
Question ambiance, les gens semblent tous de bonne humeur et nombreux sont ceux qui brandissent par la fenêtre de la voiture un drapeau de l'indépendance. Les promeneurs et leurs enfants en ont aussi. D'ailleurs, beaucoup de vendeurs ambulants en vendent ...

Nous avons trouvé une pension dans une impasse donnant sur une rue très animée du centre-ville où nous sommes allés nous promener, dîner, boire un thé, etc..après une petite sieste que je pensais avoir bien mérité.
Vue très "Afrique du Nord" que nous avons de notre chambre
La place Tahrir est en fait un grand rond point avec un terre-plein central et des bandes de " pelouse " au milieu des voies qui aboutissent à la place.
Notre première rencontre est traducteur, il a entre 30 et 40 ans. Il ne parle pas le français mais l'anglais et se déclare prêt à répondre à toutes les questions que nous lui poserons. Il interpelle les passants pour qu'ils nous donnent leur témoignage et nous le traduit. Manifestement, il vit un moment important.
Quelques retranscriptions des conversations :
" Je reste là parce que des contre-révolutionnaires veulent revenir à l'ancien système. Notre présence permet de maintenir la pression sur l'armée. "
" Les gens veulent manger et bien vivre, la démocratie et des libertés individuelles. Même les Frères musulmans ont compris que le peuple veut la liberté de religion mais pas de gouvernement religieux. Ils veulent écarter tout ce qui symbolise le régime Moubarak, établir les responsabilités de ceux qui ont causé des morts pendant les évènements, les faire juger et condamner. "
" Nous attendons une nouvelle constitution avec une modification profonde du système parlementaire actuel, une vie politique libre comme les Etats-Unis, la France et l'Allemagne. "
" Maintenant, tout le monde parle de politique. Les Egyptiens étaient mûrs pour cela depuis longtemps et la population a une conscience politique. Ils ont acquis de la dignité au travers du mouvement. "
" L'armée n'a pas de conflit avec le peuple. Le vendredi de la colère (28 janvier), le gouvernement avait donné l'ordre de tirer sur les manifestants quitte à provoquer un massacre (référence explicite à la place Tian'anmen), mais l'armée a refusé. Les affrontements ce jour là sont donc le fait de la garde de Moubarak (2 tanks brûlés) qui a été maîtrisée par l'armée après l'arrivée d'unités supplémentaires  Elle a gagné le respect des manifestants à cette occasion en évitant le " tunnel sombre ". Si ça n'avait pas été le cas, les évènements auraient pris une proportion 100 fois pire qu'en Libye. "
" A l'heure actuelle, l'armée se donne 6 mois pour organiser des élections et transmettre le pouvoir aux civils. "
" Le danger contre-révolutionnaire vient d'une partie de la police. Ils génèrent de l'insécurité, notamment en libérant des prisonniers de droit commun, pour que la population réclame de la sécurité. Les contre-révolutionnaires expliquent que le mouvement crée de la pénurie et fait perdre des emplois. "
Cliquez pour agrandir l'imageUn autre témoin passe, il porte autour du cou la carte du mouvement du 25 janvier avec au dos, les photos des manifestants qui ont trouvé la mort ce jour là. : " C'était vraiment très bien (la révolution). L'ancienne police n'était vraiment pas bien et la vie beaucoup trop chère. Les prix sont en train de baisser. Les Egyptiens veulent des ministres qui travaillent pour les droits des gens et pas pour s'enrichir personnellement. Il faut liquider l'ancien régime, faire une constitution qui empêche les arrestations arbitraires par la police et supprime les lois d'exception. "
" Il n'y a aucun problème avec l'armée qui aide les gens au contraire de la police dont une partie est déjà en prison. "
Cliquez pour agrandir l'imageNous nous approchons du centre de la place envahie par les tentes. Deux ou trois modèles Quechua ou Coleman à montage instantané voisinent avec des tentes plus rustiques en bâche plastique verte, couvertures, draps et autres matériaux. Quelques tentes plus importantes (structures tubulaires, toile épaisse, chaises en plastique, etc..). Dans tous les cas, le sol est couvert de cartons pour assurer un minimum d'isolation. Ces installations sont précaires mais propres.
Des vendeurs de tout et de rien se sont installés sur le pourtour du terre-plein central : drapeaux au couleurs du mouvement, serre-têtes, autocollants, maquillage façon carnaval aux couleurs de la révolution : des traits rouge/blanc/noirs sur le front, les joues, les mains…, boissons fraîches qui ne le sont plus depuis longtemps, cacahouètes, etc. Drôle de vendeurs d'ailleurs car il semble qu'on donne un peu ce que l'on veut, en tout cas pour les maquillages.
L'ensemble du camp semble en autogestion. Quelques stands de thé, des femmes qui portent des bouteilles de 15 litres d'eau sur la tête pour approvisionner tout le monde, des sacs poubelle entre les tentes avec un ou deux " éboueurs " qui poussent des containers à roulette pour les évacuer. Les " protestataires " sont globalement des hommes jeunes, plutôt pauvres, voire très pauvres, pour ce que j'ai pu en juger.
Quatre ou cinq banderoles et panneaux en bâche imprimée mais la plupart des affiches sont écrites à la main sur des supports variés : papier, carton, bois ou encore plaque de plastique ondulé. Il n'y a aucun signe qui pourrait faire penser à une organisation financièrement solide. Difficile de vous faire part des revendications, tout est en arabe. Une inscription en anglais, bombée directement sur la toile de tente, "  Truth is power and power is with the people of Egypt ".
Vers le centre, les discussions vont bon train entre les modérés qui pensent qu'il est temps de lever le camp pour que l'Egypte se remette au travail et ceux qui resteront présents jusqu'au bout. : " Tous les jours, il y a des Egyptiens ici. Tu peux revenir demain et après-demain, il y en aura encore ". Les co-révolutionnaires d'hier sont adversaires aujourd'hui et le ton monte vite. De nombreux Egyptiens sont là en spectateurs, visitant ce lieu historique avec leurs enfants qui agitent des petits drapeaux. Les femmes (voilées, foulardées ou tête nue) prennent des photos avec leur téléphone portable. Ca et là, des clochards semblent ravis d'avoir autant de compagnie et participent à l'ambiance. Selon que la querelle soit ou non spectaculaire, des groupes de badauds s'agglutinent autour et le service d'ordre (autogestion toujours) a un peu de mal à contrôler l'ensemble. Certains nous intiment de partir mais il se trouve toujours quelques autres pour expliquer qu'au contraire, la présence d'étrangers est un bienfait pour leur mouvement, qu'ils ont fait la révolution pour la liberté d'expression et de circulation et que donc, nous devons rester. Quand Philippe leur dit que nous nous sommes Français et que nous avons pris nos billets le 19 janvier, l'accueil est encore plus chaleureux.
De temps à autre, un cortège d'une trentaine de personnes sillonne la place en scandant des mots d'ordre. Pas de mégaphone, pas de musique diffusée par camion, rien qui ressemble à nos manifs mais l'efficacité n'est pas moindre, les passants reprenant tous en choeur les slogans.
Un homme nous invite à venir visiter l'hôpital mis en place par le Croissant Rouge, tente entourée d'une barrière de ficelle où tout le monde peut venir se faire soigner gratuitement. Quelques médicaments avec ou sans boite trainent sur une table de camping très usagée, le sol de la tente, fait de tapis plus où moins bien disposés est parsemé, entre des coussins usagés et des couvertures de couleur indéfinie, des seringues et aiguilles dans leur emballage, des bombes de désinfectant rouillées, dans le désordre le plus complet. Dans un coin, un stock de boites de médicaments rangées. L'ensemble est d'une saleté repoussante (je ne suis pas trop regardante en général) et même la blouse blanche du docteur a connu des jours meilleurs. Aucune autre tente n'est mal tenue à ce point. A l'attention de Cathy et Sylvie, quand vous aurez terminé votre mission hygiène au Cameroun, il y a du boulot ici.
C'est la fin de la journée, les familles ont quasiment disparu et l'ambiance semble un peu moins bon enfant. Les " protestataires " nous aident à franchir la barrière humaine (cordon de jeunes qui se tiennent par la main en rangs serrés) qui ferme l'accès du coté où les grandes avenues débouchent sur la place Tahrir. Là encore des jeunes protestataires haranguent les passants avec conviction. Comme vous le savez, je ne parle pas l'arabe mais le thème général semble être : "nous sommes là et nous ne bougerons pas tant que nous n'aurons pas obtenu les réformes que nous réclamons". C'est l'occasion de quelques photos de plus. Sur le chemin vers notre hôtel, l'armée est très présente : une dizaine de chars (détail pour Bruno : chenilles équipées de tampons pour ne pas trop abîmer le goudron) stationnent sur les avenues. Les militaires semblent installés pour rester, on en a même vu bivouaquer au cul du camion. Pas paranos pour 2 sous, ils commencent par dire que les photos sont interdites mais prennent volontiers l'appareil pour nous photographier, Philippe et moi, devant leur engin. Gageons que dans 2 jours, on aura visité les tanks.
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Direction la cité des morts, quartier dans lequel cohabitent les vivants et les morts. Premier problème, arriver à faire comprendre au chauffeur de taxi où nous souhaitons aller. Miracle, dans le guide est mentionné que la mosquée à l'entrée du cimetière figure sur les billets de banque d'une livre. A l'occasion d'un arrêt dans les encombrements (occasion qui se présente fréquemment), Philippe fonce chez un marchand de jus d'orange et lui échange une pièce contre un billet. De retour dans la voiture, il montre la mosquée au chauffeur dont le visage s'éclaire, il a compris. Pendant 5 minutes, il n'en finit pas de congratuler Philippe d'avoir trouvé ce coup.
Pour la visite de la mosquée, temps culturel de la journée, c'est raté. Elle ferme à 16h30, pile au moment de notre arrivée. Je ne suis pas sûre que Philippe soit déçu, d'autant qu'il a repéré dans les environs des petits cafés aux terrasses animées qui lui plaisent bien plus que la visite des monuments.

Ballade donc dans le quartier après une petite assiette de riz/lentilles/oignons frits/sauce tomate, mais point de tombes. Nous serions-nous trompés ?  Nous demandons notre chemin à ceux qui sont attablés dans les bars, assis dans la rue à prendre le frais ou encore en train de briquer leur moto. Peu ou pas de drapeaux de l'indépendance, ni dans les voitures, ni aux fenêtres. Bien entendu, autant de personnes, autant de directions contradictoires. Je commence à être franchement de mauvaise humeur et peste contre Philippe qui prend des photos comme s'il avait la vie devant lui alors que la tombée du jour n'est pas loin. Taxi donc, mais le chauffeur ne comprend pas non plus très bien où nous voulons aller. Nous finissons par nous mettre d'accord sur "tomb" et après un trajet assez long, repassant quasiment là ou nous avons mangé, arrivons en haut d'une colline. Il y a plein de tombes effectivement mais pas d'autres habitants que le gardien et son copain qui nous emmènent visiter la nécropole. L'endroit est tranquille, les couleurs des tombes sont belles.

La nuit est maintenant tombée, il est temps d'aller voir si la révolution continue sur la place Tarhir. Encombrements à nouveau, blindés stationnés dans les rues, surtout à l'approche de la place où la circulation est organisée par les "protestataires" qui laissent alternativement passer les véhicules venant d'une avenue, puis d'une autre, puis un cortège d'une trentaine de manifestants qui fait inlassablement le tour du rond-point. Une calèche vide, style "promène-couillon", a fait son apparition avec chevaux, grelots, pompons...

Les nouveaux agents de la circulation n'ont pas encore une formation parfaite mais ils remplacent ce manque par un entrain manifeste. Par moment, on les croirait dans une course à la vachette, se précipitant au devant des véhicules qu'ils veulent arrêter comme s'ils voulaient planter une cocarde sur leur capot, tout cela dans un concert de klaxon assourdissant et le brouillard de fumée bleue des échappements. A ce propos, dans mon premier chapitre sur la circulation, j'ai oublié de vous dire que celui qui n'a pas de klaxon est mort ; d'ailleurs, même les voitures dont les portes ne ferment plus ont un avertisseur sonore en parfait état de fonctionnement.

Au centre du rond-point, les discussions vont toujours bon train et il arrive que certains en viennent aux mains, sous le regard réprobateur des habitants des tentes. Il me semble en effet que ceux qui s'engueulent sont un peu extérieurs à l'histoire, les "protestataires" étant fermement sur des positions pacifiques qui leur éviteront de se faire déloger pour cause de violences.

Soudain, changement très perceptible d'ambiance, la barrière humaine se reconstitue en un clin d'oeil, les visages sont plus tendus. On nous montre la sortie pour nous protéger. Philippe me dit de le suivre et de rester près de lui. Un cortège vient d'une avenue vers la place brandissant eux aussi le drapeau de l'indépendance. C'est à n'y rien comprendre ! Il s'agit en fait d'une tentative des "modérés" pour déloger les campeurs. Ils pensent que toute cette agitation nuit au tourisme, donc à l'économie et donc à leur travail. C'est un guide au chômage qui m'explique tout ça en me disant que les rares touristes qui viennent sur la place sont des Français. Lui pense que le mouvement est  bénéfique, même si le mois à venir s'annonce dur financièrement, car les réformes ne sont que promises et les Egyptiens ne veulent pas se contenter de promesses.

A la relecture, je me dis que les mots employés doivent vous faire penser à une situation dangereuse mais il n'en est rien. Ceux qui veulent une révolution pacifique sont infiniment plus nombreux que les agités et opposent une force d'inertie tranquille, tablant sur le fait que personne n'osera tirer sur eux. Le regard des quelques étrangers présents leur est utile dans cette perspective.

Demain, nous essaierons de passer un peu plus de temps avec les campeurs (ça m'évoque irrésistiblement le Canal Saint Martin).
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Au programme, le quartier musulman du Caire. Le chauffeur de taxi nous dépose à coté de la Mosquée Al Ahzar. C'est le moment culturel de la journée (pour l'historique, vous trouverez sûrement tout ce qu'il faut sur Internet). Prêt de foulard pour cacher mes cheveux et mon décolleté impudique (au moins 5cm2 de peau découverte), on laisse les chaussures à l'entrée et nous voilà à l'intérieur. Les grandes mosquées sont toujours des endroits assez agréables pour se reposer un instant, se mettre à l'abri du soleil sous les arcades qui entourent la grande cour centrale. On visite quand même avant de s'assoir en évitant la montée au minaret. Dans la grande salle de la mosquée qui fait aussi office d'université coranique tendance sunnite, un imam assure un cours à une dizaine de participants avec le matériel destiné à la grande prière du vendredi (sono pour une salle de plusieurs centaines de m2). Non seulement la sono est assez forte mais en plus, il ne peut s'empêcher de hurler, tel un dictateur galvanisant les foules (10 personnes pour ceux qui n'ont pas lu attentivement ce qui précède).

Quelques minutes pour les photos et nous sortons de cet enfer pour nous réfugier le plus loin possible sous les arcades. Un homme nous interpelle en français, manifestement désireux d'entamer la conversation. Après les présentations d'usage, salutations et témoignages répétés de bienvenue, il attaque le vif du sujet : que pensons nous de la révolution égyptienne ? Evidemment que du bien ! S'ensuit alors des considérations sur le fait que cette révolution est celle de la jeunesse avec l'aide d'Internet. Les vieux comme lui (40 ans au maximum) vont en profiter mais ce sont les jeunes qui représentent l'avenir de l'Egypte et qui ont réussi à renverser Moubarak. Celui-ci, qui a beaucoup fait pour l'Egypte au début , a voulu se maintenir trop longtemps au pouvoir et surtout s'est entouré de mauvais ministres profiteurs, surtout le ministre de la police (ministre de l'intérieur j'imagine). Son fils Gamal est un type très bien, populaire, brillant économiste, qui pourra le moment venu se présenter aux élections (je cite toujours). Quand on lui parle de l'armée, omniprésente dans la ville : "l'armée a toujours été au coté du peuple égyptien et l'a prouvé à plusieurs reprises". Il a vaguement entendu parlé d'un ministre français qui serait venu hier ou avant-hier.

A ce propos, un lien sur la visite de Juppé place Tahrir. La photo est pipotée ou prise à 6 heures du matin peut-être car dans la journée, il y a toujours des centaines de bus et voitures disputant la place à des milliers de piétons (le quartier est très commerçant) juste à l'endroit où la photo a été prise. Il n'a pas mis les pieds au centre du campement mais rencontré les jeunes dans un restaurant. Planqué, va !!!
http://www.atlasinfo.fr/Egypte-Alain-Juppe-a-la-Place-Tahrir-au-Caire_a14534.html

Un autre lien qui explique peut-être les tensions ressenties hier soir et dont je vous avais parlé : 
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/03/06/des-affrontements-en-egypte-autour-du-role-de-la-securite-d-etat_1489215_3212.html

Après la révolution, le mariage et les femmes. Là, il est clair, l'homme qui prend une femme sans l'épouser et la quitte quelques années après lui cause un grand préjudice. Je vous propose un raccourci un peu provocateur : comme elle a déjà servi, elle ne trouvera plus chaussure à son pied.

Nous quittons la mosquée pour nous enfoncer un peu dans le quartier musulman, évitant le commerçant désintéressé qui veut nous emmener manger une pizza à un prix astronomique, et là, LE MARCHE. En majuscule car c'est le lieu de prédilection de Philippe : une structure métallique rouillée surmontée de panneaux en fibro-ciment. En plafond, pour faire joli, des tissus tendus ou à peu près ont du mal à cacher les lambeaux des tissus précédents qui n'ont pas été enlevés. Un grand ventilateur menace de déchirer les nouveaux panneaux qui sont partiellement décrochés. Sur un des murs d'enceinte, une grande fresque réaliste représentant Mahomet en train de lire le coran. Au-dessus du "resto" (j'y reviens dans quelques lignes), les lambeaux sont couverts de graisse de friture agglutinée par la poussière. Les étals, des planches en bois posées tant bien que mal sur des cageots, tréteaux, pierres taillées,.. sont très bien tenus et couverts de légumes appétissants. Les fruits sont vendus sur des charrettes en bordure de rue. Entre deux étals, des monceaux d'oignons. Le sol est en terre battue défoncée et un semblant de rigole draine les déchets avec d'inévitables flaques par endroit et notamment devant le stand du poissonnier/traiteur/resto où nous avons choisi de déjeuner. Philippe choisit soigneusement les poissons (qui sont tous frais) et les demande frits. On a un peu hésité avec l'option grillé ou au four mais la friture est à 180° et c'est un avantage décisif en ce qui concerne nos systèmes digestifs d'occidentaux.

Après le repas, nous allons au souk avec, comme de bien entendu, tout plein de magnifiques souvenirs et de rabatteurs et pas un touriste pour les acheter, sauf nous. Moment un peu difficile mais en continuant sur la rue on arrive à la zone de fabrication/vente des ustensiles de cuisine pour les Egyptiens. Arrêts devant le forgeron dont je n'ai pas bien compris ce qu'il était en train de fabriquer et les dinandiers qui martèlent en rythme des plaques de fer-blanc pour leur donner des formes de bassine ou d'amphore. Plus loin en continuant la même rue, c'est le coin des grossistes en matériel de cuisine et stand kebab (Metro en quelque sorte). Petite pose à l'hôtel avant le 2° moment culturel de la journée (ce soir, la révolution s'est passée de nous).

Là, il faut que je vous dise le grand plaisir qu'il y a à visiter le Caire déserté par les touristes. Tout est accessible sans faire de queue, sans bus de japonais, un bonheur. Nous sommes donc allé voir un spectacle GRATUIT de danse soufi. En temps normal, il faut arriver 1 heure avant le spectacle pour espérer entrer. Ce soir, nous sommes arrivés en retard pour cause de photo sur LE MARCHE et n'avions que l'embarras du choix pour nous asseoir. Je ne vous raconte pas, c'est essentiellement visuel et sonore, les photos parleront mieux que moi.

A propos de photo, nous allons tenter de mettre en ligne les photos prises par Philippe mais je n'y crois pas beaucoup, l'accès Internet étant faible et intermittent.

Il me resterait encore à vous parler des bâtiments et maisons, de la circulation encore (c'est un thème assez présent dans la ville), de l'atmosphère peu propice aux poumons fragiles, du chauffeur de taxi qui nous montre un flic d'un air réjoui en nous faisant comprendre que nombreux sont ceux qui sont en prison, et de tant d'autres choses encore. J'en garde pour demain.
...Aujourd'hui, départ de l'hôtel vers 13h avec l'ambition de trouver un autre hébergement. D'une part nous habitons au coeur des grands magasins de lingerie féminine du Caire et on finit par se lasser des vitrines violemment éclairées, des mannequins sans visages, même si les expositions de lingerie très sexy,voire vulgaire, fréquentées par des femmes voilées est un spectacle assez amusant au départ. D'autre part, malgré l'adjonction d'un deuxième matelas,
la literie reste un peu spartiate et nous rêvons de nous réveiller sans avoir mal au dos. Notre choix s'est porté sur le quartier qui entoure la gare Ramsès et nous avons trouvé assez rapidement une pension à la déco particulièrement soignée.
Une fois cette question réglée, petite ballade sur les trottoirs encombrés de vendeurs ambulants chez lesquels on peut trouver à peu près n'importe quoi : batteries de téléphone, couverts, draps de lit, "vraies" ceintures en cuir Vuitton avec portefeuille assorti... Une mine d'or, au milieu de laquelle Philippe a trouvé un stand de machines à coudre manuelles de poche.
Nous en avons pris un stock pour ceux et celles qui font les ourlets et posent les rideaux à l'agrafeuse. Je ne balance personne, ils/elles se
reconnaîtront.

Ensuite, tentative ratée de prendre un bateau-bus qui aurait descendu le Nil du quartier copte jusqu'à la place Tarhir. On est bien arrivés jusqu'au quartier copte, on a bien trouvé le Nil, mais pas le bateau-bus. Philippe étant allergique à la felouque, à mon grand regret, parce que "c'est un truc à touriste", nous avons continué à chercher jusqu'à trouver un embarcadère où un bac permet aux cairotes de traverser le fleuve. 5 minutes de traversée, puis un trajet en "micro-bus", véhicule s'approchant du taxi-brousse malien, jusqu'à la station de métro la plus proche. Philippe a bien essayé de me convaincre que c'était super-interessant de découvrir le métro du Caire mais sans succès ;  je persiste à penser que la ballade au coucher du soleil sur le Nil m'aurait bien plu. C'est vrai quand même que
j'étais amusée de voir la moitié des rames réservée aux femmes et quasiment vide pendant que les hommes et les familles s'entassent dans l'autre moitié.
A part ça, rien de bien différent du métro parisien.

Le métro nous laisse donc place Tarhir où nous avions abandonné la révolution depuis deux jours. Entretemps, pour faire face aux contre-révolutionnaires, les protestataires ont clos leur espace avec du grillage à une hauteur suffisante pour empêcher les attaques à cheval (je n'invente rien, c'est eux qui me l'ont dit). Deux entrées ont été aménagées, chacune divisée en deux couloirs, un pour les hommes, un pour les femmes.
Dans le couloir, fouille approfondie et systématique des sacs puis palpation manuelle pour vérifier que les arrivants ne rentrent pas avec des armes. On ne rigole plus du tout.

A l'intérieur en revanche, les discussions vont toujours bon train. Dans chaque groupe, des militants en effervescence tentent de convaincre ceux qui les entourent. Ne comprenant pas un mot de ce qu'ils racontent, je profite au maximum du spectacle, car c'en est un : ici un homme coiffé d'un keffieh (vous savez le foulard façon torchon de cuisine qu'affectionnait Arafat), là une passionaria foulardée... C'est elle qui attire le plus de monde : elle s'exprime avec tant de véhémence, joignant les gestes à la parole qu'une trentaine de contradicteurs (tous masculins) l'entourent. Dès qu'elle a fini l'argumentation avec l'un, elle fait un quart de tour sur elle-même et attaque le suivant, sans perdre son souffle et son allant. Impressionnant !
Un voisin qui baragouine l'anglais me traduit l'essentiel de la pensée de l'oratrice : "la réforme constitutionnelle proposée par le gouvernement
n'est qu'un coup de badigeon sur les bases précédentes et ce n'est pas pour ça qu'ils ont fait la révolution. IL FAUT UNE CONSTITUTION ENTIEREMENT REFONDUE. Il n'est pas question de quitter la place tant que ce point ne
sera pas définitivement acquis". Un peu plus loin, un enfant sur les épaules
de son papa scande les slogans des protestataires, entrainant avec lui le public. Une forêt de téléphones portables qui ont aussi une fonction appareil photo l'immortalisent. A ce propos, je tiens à souligner les changements induits par cette technologie. Assez souvent, quand Philippe prend un portrait d'un jeune homme, celui-ci prend son téléphone et photographie Philippe à son tour et c'est plutôt sympa.

L'organisation s'est étoffée, une mosquée a fait son apparition (un rectangle défini par des rubans de chantier, 2 tapis éculés et un carton pour l'imam), trois tentes "hôpital" dont 1 tenue par l'imam, une tombe symbolique je crois en mémoire des 400 morts de la répression du 28 janvier.
Le petit commerce reprend ses droits aussi avec des vendeurs de bandeaux, drapeaux, keffieh, tee-shirts au couleurs de la révolution (et oui, la
fabrication en série est déjà bouclée) qui ne sont plus contenus à l'extérieur du campement, les vendeurs de thé, les traducteurs "bienveillants" qui peuvent t'accompagner et t'aider éventuellement à trouver un logement, et bien sûr quelques voleurs. A deux reprises ce soir, me sentant un peu bousculée, j'ai vérifié mon sac à dos et la fermeture éclair était ouverte. Heureusement, ce n'est pas la première fois que je voyage et les choses précieuses étaient bien au fond sous ma polaire et le stock de machines à coudre.

Un aparté sur les chauffeurs de taxi :
Il y a trois sortes de taxi au Caire, ceux qui ont un compteur, ceux qui n'en ont pas et les particuliers qui ne refusent jamais une occasion de rentrer un peu d'argent. L'inconvénient majeur de l'absence de compteur est qu'il faut avoir une idée assez précise de la distance de la course et des encombrements prévisibles pour négocier à l'avance le juste prix. Nous avons décidé de choisir la simplicité (le taxi avec compteur) même si, quand on s'y connait bien, le taxi forfaitaire est sûrement un peu moins cher.
Les chauffeurs ne parlent pas l'anglais et le Lonely Planet ne comporte aucune adresse écrite en arabe. Ca pourrait être franchement difficile mais leur gentillesse et leur désir de comprendre aplanissent les difficultés.
S'ils ne savent pas, dès qu'ils sont arrêtés dans un encombrement, occasion fréquente comme je vous l'ai déjà dit, ils demandent au chauffeur de la voiture d'à coté, lui passent notre guide et le récupèrent à l'arrêt suivant, 3 mètres plus loin, avec l'explication adéquate. Des fois, c'est tout un micro-bus qui s'y colle pour que nous arrivions à destination.
Une fois qu'ils sont sûrs de l'endroit où nous désirons nous rendre, les chauffeurs sont alors disponibles pour la conversation et, la plupart du
temps, entreprennent de perfectionner la prononciation de Philippe, voire de lui apprendre de nouveaux mots, tout ça en téléphonant, slalomant pour éviter les voitures garées en double, triple et même quadruple file, fumant des cigarettes à la chaine et réglant la radio. Quand Philippe prend des photos, ils ralentissent aux endroits qu'ils pensent intéressants et tout
particulièrement pour les photos de blindés. Là, ils sont morts de rire et anticipent le blindé suivant pour que Philippe soit bien placé. Leur seul défaut est une fâcheuse tendance à arrondir le prix de la course à la dizaine de livre supérieure.
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Les vitrines de notre quartier

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Pas de blindés aujourd'hui mais un camion

Portraits des orateurs

L'Imam de la mosquée du campement

Cliquez pour agrandir l'imageCe matin, nous avons déménagé. De la rue de la lingerie fine, nous sommes passés à la rue des pièces détachées pour automobiles. C'est un quartier que Philippe avait repéré dans le taxi qui nous amenait de l'aéroport, je me demande bien pourquoi puisque, pour ce voyage, nous ne sommes ni avec le Toy, ni accompagnés d'un Land. L'habitude sans doute...

Après un petit temps de repos, nous sommes allés compléter notre stock de merveilleuses machines à coudre manuelles. En effet, il y a plus de manieurs de l'agrafeuse que je ne croyais. Le vendeur nous adore et si nous y retournons demain, peut-être qu'il nous fera encore une remise supplémentaire.

Après, on a fait grand luxe : ballade dans le parc El Azhar - "Le parc d'Al-Azhar est le parc le plus récent et l'un des plus beaux du Caire ; ce jardin était autrefois un terrain vague où étaient déversées les ordures de la capitale égyptienne. Financé par l'Aga Khan, il a ouvert ses portes en mars 2005. Le parc offre une profusion de palmiers royaux, de manguiers, d'acacias ou de bougainvillées, des parterres fleuris et des pelouses accueillantes. Situé juste au Nord de la citadelle, il offre une vue magnifique sur la mosquée de Saladin et à l'Ouest sur l'ensemble du Vieux Caire."(wikipedia). Ce n'est pas le plus beau, c'est le seul à notre connaissance en dehors des parcs des ambassades et des résidences de luxe dans les beaux quartiers. La ville est assez pauvre en espaces verts et en arbres tout court. De temps à autre, sur les trottoirs des grandes avenues, quelques orangers, palmiers et mimosa maigrelets peinent à survivre dans les vapeurs d'échappements. Dans le parc, c'est un grand plaisir de faire quelques pas, entre deux arrêts photo, dans un espace sans voitures et sans foule jusqu'au restaurant.

Oui, vous avez bien lu, nous sommes allés au restaurant, un vrai, tout ce qu'il y a de plus classe avec armée de serveurs déguisés pour porter ton sac, te présenter ta chaise ; vue magnifique comme décrit dans Wikipedia plus vue imprenable sur la perspective aménagée dans un jardin à la française. Un seul regret, le vent frais nous a obligé à rentrer mais l'armée de serveurs nous a dégoté une place à coté de la fenêtre. A nouveau l'avantage de l'absence de touristes, nous étions une dizaine dans un resto organisé pour accueillir 200 à 300 personnes. Philippe a enfin mangé les cotelettes d'agneau dont il révait quand il était en soins continus.
Possible qu'on y retourne d'ici samedi car nous avons vu servir à la table voisine un pigeon farci qui nous tente bien. Il m'a tout de même manqué un petit verre de blanc mais, comme tous les endroits où nous avons été depuis notre arrivée, l'établissement ne sert pas d'alcool. Je me suis rabattue sur une bière sans alcool et Philippe sur un jus de mangue (un vrai avec la pulpe).

Après le resto, Philippe m'a accompagnée au souk des marchands de toile de tente. Un premier repérage rapide nous permet de confirmer qu'il s'agit bien de toiles de tente. Si nous avions été en voiture, j'aurais ramené des dizaines de mètres de bâche mais en avion, c'est un peu plus compliqué.
J'avais lu dans le guide qu'il y avait des nappes et, naïvement, j'espérais trouver l'équivalent de ce que nous avions déniché en Syrie. Mais non, les couleurs sont tristounettes, comme si elles avait déjà pris le vent de sable. Il y a quand même un truc (manque de vocabulaire : un genre de tenture en patchwork et broderie) qui nous plait bien. Marchandage patient avec bien sûr le thé que le vendeur commande dès qu'il a une touche sérieuse, déballage de la moitié du magasin pour nous inciter à prendre une tenture moins jolie que celle qui nous avait attiré l'oeil puis conclusion de l'affaire avec le billet de 5 dollars qui fait la différence. Avis aux voyageurs, l'euro se change très facilement en Egypte, est accepté à peu près au cours dans tous les coins touristiques, mais, la petite coupure en dollar est l'argument décisif. Notre plus petit billet est de 5 euros alors que parfois une coupure de 1 dollar suffit à conclure. On en a profité pour parler révolution. Bien sûr l'avis des commerçants du souk ne rejoint pas vraiment celui des campeurs de la place Tarhir : c'est bien d'avoir fait bouger un peu les choses, Moubarak et les mauvais ministres sont partis, maintenant il faudrait arrêter pour que les touristes reviennent. Le Bazar aime la stabilité.

Petite marche à pied pour retourner au spectacle des soufis (nous n'en avions vu que 30 minutes lundi). Les touristes sont plus nombreux mais il reste largement de quoi bien s'installer, enfin pour moi parce que Philippe part tout de suite faire..devinez quoi.. des photos. Depuis que j'ai commencé à écrire, il commente ses photos de danseurs avec extase. C'est rare de l'entendre si content à la première vision. D'habitude, il commence par être déçu puis maugrée qu'il va peut-être pouvoir en tirer quelque chose pour finalement s'en accorder quelques unes de réussies. Là pas du tout ! Il est ravi d'entrée du cadrage, de l'objectif qui est vraiment excellent en basse lumière, etc.

Pour le repas du soir, changement de cadre, c'est le boui-boui à coté de la gare qui a retenu notre attention. On choisit, on monte sur la mezzanine pour diner assis, le sol est glissant de graisse, il faut faire attention à ne pas déraper. Les cuisiniers et serveurs semblent d'excellente humeur pour des raisons qui nous échappent, peut-être la fin du service, et font tout un tas de plaisanteries dont nous sommes en partie l'objet ainsi qu'un serveur très pieux. J'ouvre une parenthèse pour dire que dès le début du séjour, j'avais remarqué que certains hommes avaient une tache sur le front.
Philippe m'avait dit que c'était à force de se taper le front par terre et j'avais cru qu'il se moquait de moi. Pas du tout, c'est vraiment la prière qui leur fait un cal, voire deux, sur le front, certains protubérants. Plus le cal est gros, plus le mec est pieux, plus il est respectable. Ils sont fous ces Egyptiens !

Pas de place Tahrir ce soir, d'abord parce que nous sommes fatigués, ensuite parce que le coup des pickpockets d'hier m'a un peu énervée. On ira quand même demain pour voir comment la révolution avance et écouter les orateurs s'ils y sont encore. A ce propos, il m'a été demandé s'il y avait vraiment des bagarres sur la place ou si les médias exagéraient. Nous avons certes vu hier des explications musclées avec toujours des témoins pour séparer les belligérants. Il est possible que des coups aient été échangés mais à mon sens, rien qui justifie un journal télévisé. Sinon, il va falloir les rallonger pour raconter toutes les bagarres à l'occasion des fêtes votives.
Pour aujourd'hui, nous ne savons rien, ayant passé la journée à l'est de la ville. Personne ne nous a rien dit alors que le boui-boui de la Gare est à moins de 2 km de la place, personne n'était rivé aux écrans de télé, les chauffeurs de taxi ne nous ont rien dit et n'écoutaient pas spécialement les infos. Promis que demain, on y va pour vous faire un compte-rendu.
En ce qui concerne les flics, ils n'ont pas du tout disparu comme indiqué sur Internet, ils sont bien là (sauf ceux qui sont en prison) mais on les sent un peu timides, peu assurés en ce qui concerne la circulation, comme s'ils avaient besoin de l'approbation des conducteurs pour faire leur boulot. De plus, à supposer que les flics n'aient pas osé intervenir, l'armée encercle complètement la place avec des blindés (plusieurs dizaines), des hommes, des herses et des barbelés disponibles à moins de 200 mètres.

Pour l'heure, dès que nous aurons choisi les photos de ce soir, nous passerons la nuit sur un sommier à ressort qui couine. Ca sera toujours mieux que le matelas rembourré au béton. Pas encore de photo de notre nouvelle pension, le photographe est surbooké, mais demain peut-être !
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Cliquez pour agrandir l'imageCe matin, j'ai abandonné Philippe à sa grasse matinée et pris un taxi pour la zone résidentielle du Caire (Zamalek) où j'avais repéré quelques magasins pour faire du shopping. Après avoir vu tellement de tissus et vêtements chamarrés, couverts de broderies dorées et ornés de strass, on a l'oeil un peu déformé et le risque est grand de revenir en France avec un vêtement qui semblait sobre et discret sur place et qui est tout simplement importable sauf les jours de carnaval. Mais bon, j'ai quand même fait un peu chauffer la CB.

Retour à l'hôtel vers 13 heures, Philippe était bien réveillé et quasi prêt à partir pour le musée du Caire. J'aurais quand même regretté de repartir sans avoir vu toutes les merveilles dont j'ai toujours entendu parler, surtout que nous avons la chance unique de pouvoir y aller sans découragés par la foule des touristes qui piétinent dans l'attente de l'accomplissement des diverses formalités.

A l'entrée du musée, c'est Vigipirate +++ : d'abord, franchissement du cordon de policiers pour accéder, entre les barbelés, à la rue qui longe l'entrée du musée. Sur notre coté gauche, les blindés sont garés les uns derrière les autres et les soldats en armes. Premier portique détecteur de métaux et scan de nos sacs (comme à l'aéroport), dépôt de mon laguiole et de l'appareil photo (photos interdites) à la consigne, achat des billets d'entrée, traversée de la cour d'entrée sous de regard des commandos. Ceux là ne donnent pas tellement envie de rigoler. Sans armes, ils sont déjà d'un format assez dissuasif, mais en plus ils sont équipés de protections en kevlar et de fusils d'assaut (AK 47 peut-être). Nous ne sommes pas des spécialistes des armes et l'ambiance générale ne se prêtait pas vraiment à la séance photo pour identification. Comme quoi, c'est souvent les flics et les militaires qui nous mettent dans un sentiment d'insécurité... Deuxième portique ensuite, des fois qu'on aurait trouvé des armes cachées en creusant sous les pavés sous l'oeil des commandos, et re-scan de nos sacs. Il faut que je montre nos inoffensifs et antiques téléphones portables pour que nous puissions passer.

Impossible de vous décrire tout ce que nous avons vu, il y en a trop et nous n'avons pas parcouru toutes les salles, loin s'en faut. Nous avons été marqué par l'ambiance très désuète du musée : vitrines en bois et verre où les objets et sarcophages sont soigneusement étiquetés et numérotés avec parfois une légende en arabe, en anglais et même en français, rédigé en lettres cursives comme dans les livres d'apprentissage de l'écriture de notre enfance. Des hygromètres dans chaque vitrine sont censés permettre de vérifier les bonnes conditions de conservation. Ceci étant, je ne suis pas sûre que quiconque soit chargé de les contrôler. Ce petit coté XIX° devrait disparaitre au profit d'équipements plus modernes (meubles en agglo plaqué de mélamine et étagères en verre) ce qui est bien dommage.

Vous trouverez sur Internet une bonne partie des choses qui y sont exposées : pas de photos (comme expliqué plus haut) mais pas de cartes postales non plus, les quelques exemplaires commercialisés par la boutique du musée sont nullissimes. Un peu moins d'argent dans le revêtement en granit du sol  et dans la déco hyper-moderne de la boutique et un peu plus dans les prises de vues aurait été une bonne idée. D'autant que, question merdouilles (mugs, crayons, porte-clefs, verrerie, tee-sirts, ... ils sont au point. Philippe déniche tout de même des lithographies de David Roberts.

Nous ressortons sur la place Tahrir qui est ..... entièrement vide. Les véhicules roulent normalement, la circulation est réglée par un flic et il faut bien avouer que l'ensemble fonctionne plutôt mieux que les jours précédents. La vue du terre-plein central entièrement nettoyé et même, osons, passé au karcher est désolante. Où sont passés les orateurs militants pour la cause de la démocratie, la passionaria dont nous vous parlions avant-hier ? Nul ne le sait. Plusieurs versions circulent et se mélangent : les coptes ont attaqué les musulmans qui étaient sur la place, ou le contraire, l'armée est intervenue pour protéger les campeurs d'une contre-manifestation des partisans de Moubarak,... Je pense qu'il y a eu des affrontements entre coptes et musulmans fondamentalistes dans un autre quartier, assez éloigné du centre. Pour la place Tahrir, je crois volontiers que, organisées en sous-main par la police, des violences entre campeurs et contre-révolutionnaires ont opportunément fourni à l'armée, sous prétexte de sécurité, l'occasion de nettoyer la place de tout ces manifestants qui pensaient que les projets de réforme n'étaient que superficiels, sans pour autant ternir son image auprès du peuple égyptien. En gros, la grande révolution égyptienne risque de se limiter à changer quelques têtes gênantes sans pour autant changer le système et les règles qui ont permis à Moubarak de rester 30 ans au pouvoir. Les affaires vont pouvoir reprendre comme avant. Pour les morts, nous n'en avons pas entendu parler et les campeurs que nous avons vu avant-hier étaient désarmés.

Ci-après une relation des faits par un media marocain : " Le Caire, 10 mars (MAP)- Les forces armées égyptiennes sont intervenues mercredi soir pour faire évacuer des dizaines de personnes en sit-in depuis plusieurs jours à la célèbre place de Tahrir au centre du Caire. Ces personnes réclamaient la libération des détenus politiques, ainsi que la dissolution des services de sécurité de l'Etat, selon l'agence de presse MENA. En début de soirée, l'armée avait rétabli le calme sur la place, après avoir démonté les tentes installées par les manifestants après le début de la révolte populaire le 25 janvier, précise l'agence. Des heurts ont eu lieu entre l'armée et quelques manifestants, et ces derniers ont rapidement été arrêtés "afin de contrôler la situation", a ajouté Mena."

Un attroupement dans un coin de la place avec des discussions nous attire. Peut-être y verrons-nous quelques-uns des interlocuteurs d'avant-hier ? Pas du tout, ce sont des contre-manifestants (contre Moubarak aussi, il faut suivre) qui se félicitent du nettoyage de la place. Philippe prend des photos, quelqu'un cherche à l'en empêcher mais personne ne vient défendre la liberté d'informer. La révolution est bel et bien terminée. Retour à l'hôtel, les blindés sont toujours présents : l'armée maintient son contrôle.
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Vous l'aurez compris, il y a de l'actu sur la place Tahrir en fin de journée, mais reprenons au début.

Ce matin, après avoir bouquiné un peu pendant que Philippe finissait sa nuit, j'ai été prise d'une folie de rangement de tout le bordel éparpillé dans notre chambre. J'ai fait les comptes et constaté qu'il nous manquait encore des machines à coudre... Nous avons donc cherché notre fournisseur préféré place Ramsès, mais il n'était pas là pour cause de prière ou de manifestation,. Trois mètres plus loin, un nouveau stand pour les mêmes merveilles avec en plus des aiguilles de remplacement. Petite négociation, ça y est, nous sommes fin prêts pour les livraisons. Je donnerais cher pour voir la tête du préposé à l'examen des bagages de Swissair quand il verra sur son écran les petites boites soigneusement alignées dans ma valise.

Pour cette dernière journée, nous avons choisi de prendre un bol d'air au bord du Nil en commençant par le "palais-musée" de Mohammed Ali, oncle du roi Farouk (repères : roi Farouk, Indépendance, Nasser, Sadate puis Moubarak). Dans le dédale de voies sous la bretelle de dégagement, juste après avoir évité un livreur qui traverse la 6 voies en vélo, le chauffeur nous explique que c'est fermé. On tente quand même, le gros intérêt de la visite étant le jardin. Plus nous nous approchons de la place Tarhir, plus nous voyons de piétons en sens contraire avec des drapeaux de la révolution. Ca sent un peu le retour de manif, on ira voir tout à l'heure. Les blindés sont toujours en place mais l'ambiance est détendue, on voit même des mômes visiter un tank.

Pour l'instant, après que notre chauffeur ait demandé 3 ou 4 fois son chemin, nous arrivons sur une île au milieu du Nil, devant le palais, et il est effectivement fermé, avec 3 ou 4 gardiens qui prennent l'air devant la porte ménagée dans des murs de 6 mètres de haut. Ca semble raté pour le jardin....mais l'Afrique du Nord n'est pas la France, il y a toujours moyen de moyenner. Après une courte discussion au cours de laquelle nous expliquons tant bien que mal que nous voulions voir les arbres, les gardiens nous laissent rentrer et l'un d'eux nous accompagne pour nous montrer les merveilles que le prince avait ramené de ses voyages. Manguiers, bananiers, palmiers de toutes sortes et surtout, un ficus. Il vaut mieux dire LE FICUS (benghalensis pour les amateurs). Celui-ci est en effet assez extraordinaire, même s'il ne mesure que 8 mètres de haut : de ses branches, des racines aériennes sont retombées sur le sol, ont permis la poussée de nouveaux troncs qui ont fait des branches, etc... L'ensemble faisait 300 mètres de diamètre jusqu'à ce que soient coupées les plus grosses branches, séparant ainsi les "nouveaux troncs" (plus de 30 ans d'âge tout de même) de l'arbre original. C'est magique. Le reste du parc est vite visité, le ficus a pris quasiment toute la place. Le gardien chef refuse le billet que Philippe lui tend et les autres gardiens aussi. "C'était un plaisir pour nous, welcome to Egypt".

A coté, un petit jardin public longe le Nil. Jardin est un bien grand mot pour une promenade en cours d'aménagement avec quelques rejets des arbres du parc d'à coté. Les amoureux s'y retrouvent, certains sous le regard attentif de la future belle-mère. D'autres pique-niquent en famille avec l'indispensable brasero pour faire les grillades (pas seulement la grille, le foyer aussi). Quelques pêcheurs taquinent la carpe. Petit temps de repos en regardant les oiseaux qui vont et viennent d'une rive à l'autre ainsi qu'une petite poule d'eau (je ne réponds pas de l'identification) qui tente à 3 reprises de traverser à contre-courant. A chaque fois, à peine arrivée au milieu, elle se laisse dériver jusqu'à revenir à son point de départ.

Retour place Tarhir, c'est la fin de la journée et là, surprise, la place est noire de monde. Les flics ont disparu, ce sont à nouveau les protestataires qui règlent la circulation et d'ailleurs, c'est à nouveau la cacophonie. Vous avez vu que le terre-plein avait été inondé hier pour empêcher les campeurs de se réinstaller ; c'était oublier que les Egyptiens gèrent les problèmes d'irrigation depuis plusieurs milliers d'années : une trentaine d'adolescents creusent des canaux jusqu'aux bouches d'égout avec des pelles pliantes, poussent l'eau avec des raclettes, sous la direction de quelques responsables de la coordination. Quand une zone est dégagée, des cartons finissent d'absorber l'humidité. Des banderoles sont à nouveau tendues entre les réverbères, les groupes de discussion restent au bord en attendant que les flaques soient asséchées. Nous rencontrons quelques personnes déjà vues les jours précédents qui nous saluent avec effusion, mais pas les orateurs de mercredi (en prison ?). Tous les messages contiennent un croissant (musulman) et une croix (copte). Ce soir en effet, les slogans et les pancartes proclament la volonté de vivre en paix entre les différentes communautés religieuses :"chrétiens et musulmans, deux religions, un seul peuple". En arabe, le slogan sonne bien, mais il ne fait pas vraiment l'affaire des musulmans intégristes qui vont de groupe en groupe semer la zizanie. Le droit de photographier est revenu avec les révolutionnaires qui s'occupent de calmer les récalcitrants avec des paroles aimables au départ puis véhémentes si l'intégriste insiste. Au pied du terre-plein, un groupe de femmes scandent des slogans repris par les jeunes qui les entourent. L'ensemble est très sympa et, après la déprime d'hier qui ne vous aura pas échappée, nous sommes abasourdis par la vitalité de cette révolution.

Les pickpockets sont revenus avec les manifestants (Philippe s'est à nouveau fait piquer des sous dans sa poche pourtant fermée par une fermeture éclair mais il n'avait que des petites coupures - ikiyuzeli bin pour les enfants Cazals) et je me tiens un peu à distance avec mon sac à dos qui contient la fortune familiale ; je le porte d'ailleurs devant moi pour mieux le surveiller ce soir. Ayant trouvé un trottoir où il y a plus d'espace, je me crois à l'abri mais soudain, un groupe de jeunes se précipite dans la rue à l'angle de laquelle je me tiens. Ils viennent de courser un voleur qu'ils ont rattrapé. Je n'ai pas bien vu ce qu'il en est advenu. Mon coin tranquille devient ainsi le centre d'un nouveau groupe où plusieurs jeunes montent sur un container à poubelles en guise d'estrade. L'un d'eux frappe un autre, qui voudrait bien monter aussi, à coup de chapelet (musulman m'assure Philippe), la castagne n'est pas loin. Mouvement de foule, nous partons en courant quelques mètres sur le trottoir d'en face, plus tranquille. Des militaires déambulent mais s'ils sont en uniforme, ils n'ont pas vraiment l'air en mission. Un magasin de jus d'orange - précision pour ceux qui ne connaissent pas, on trouve partout des magasins qui ne vendent que du jus d'orange pressé sous vos yeux avec un appareil à levier qui fait mon admiration ou du jus de canne à sucre - nous semble pouvoir constituer un refuge accueillant et il y a même une chaise. Nous avons à peine récupéré nos verres qu'un groupe de 4 ou 5 personnes entourant un jeune homme blessé rentre dans le magasin. Il a du tomber de haut ou prendre un coup de poing et semble groggy. Le commerçant lui offre volontiers un verre de lait qu'il boit avant de repartir dans la foule. Pour ce qui nous concerne, nous sommes un peu fatigués et avons passé l'âge de courir pour échapper à la baston, le moment nous semble bien choisi pour rentrer à l'hôtel.

Cette édition est l'avant dernière du genre. Le Caire 9 sera publié avec un jour de retard car notre avion arrive à Barcelone demain soir à minuit. Nous serons à Montpellier dimanche à l'aube si la Clio n'est pas partie en fourrière mais je suis assez confiante.

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Copyright © Textes : Nathalie Valera Gil 2009.
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